Histoire de la vie d’A.F. Roessler

Histoire de la vie d’A.F. Roessler

11 mars 2021
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Un journal personnel n’a généralement pas vocation à être vu par d’autres yeux que ceux de son auteur. La Bibliothèque municipale permet pourtant de découvrir les cahiers du jeune Amandus Roessler qui, de 1859 à 1867, relate son quotidien et ses promenades historiques dans la ville du Havre et ses environs, faisant ainsi de ses cahiers une précieuse source d’informations.

Histoire de la vie d’A. F. Roessler, vol. I, 1859-1860 Le Havre, Bibliothèque municipale, Ms 710
Histoire de la vie d’A. F. Roessler, vol. I, 1859-1860 Le Havre, Bibliothèque municipale, Ms 710

Ces cahiers comportent en tout 1211 feuillets répartis dans onze cahiers ; chacun d'entre eux réunit plusieurs "volumes", suivant le terme employé par Amandus qui les désigne ainsi, quoiqu'il ne s'agisse pas d'unités matérielles indépendantes.

 

Qui est Amandus Roessler ?

Né au Havre le 14 mars 1845, Amandus Ferdinand Roessler est le fils aîné de la famille. Lorsqu’il entreprend d’écrire l’histoire de sa vie, Amandus habite au 36 rue d’Orléans, près du bassin du Commerce, avec ses parents, ses deux frères cadets Charles Gustave (né en 1846) et Ernest Paul (né en 1851), ainsi que ses sœurs Emma et Olivia. Comme leur patronyme le laisse penser, les Roessler sont d’origine prussienne. Le père, Amandus Ehregott Roessler, est né le 21 novembre 1818 à Greiffenberg, en Silésie. C’est à Londres, le 8 juillet 1844 qu’il épouse Rebecca Mary Prevost. Il s’installe au Havre en tant que tailleur d’habit au cours de la même année, et bien qu’on ne connaisse pas la raison précise de son arrivée dans la ville, la consonance française du nom de son épouse peut fournir une possible explication.

Sans doute Amandus Ehregott a-t-il gardé la nationalité prussienne, car il ne figure à aucun moment dans les listes électorales, ni même ses enfants. Les Roessler conservent d’ailleurs des liens étroits avec leur famille demeurée en Allemagne et en Angleterre : Amandus fils fait d’ailleurs dans ses carnets le récit de son propre voyage en 1857 à Berlin, où il rend visite à son oncle Gottlieb, lui aussi tailleur réputé. Un autre oncle d’Amandus est, quant à lui, opticien en Angleterre, à Newhaven.

La rédaction du journal d’Amandus correspond à la fin de ses études au collège du Havre : il remporte brillamment en 1859 le premier prix d’excellence, les premiers prix d’anglais et d’allemand. Son aptitude à la comptabilité et les relations de son père lui ouvrent ensuite une carrière chez le négociant havrais, du Pasquier, auprès duquel il travaille à partir du 22 mai 1859. Il entre ensuite, le 1er mai 1860, au service du consul de Hesse, Bade et Wurtemberg au Havre, Gottlieb Rosenlecher, négociant en vue, directeur de la compagnie d’assurance Le Neptune.

L’Histoire de la vie d’A. F. Roessler

C’est en 1859, à quatorze ans, qu’Amandus entame la rédaction de l’Histoire de la vie d’A. F. Roessler. Ce journal écrit au jour le jour, illustré de dessins au crayon, à l’encre de Chine et à l’aquarelle, rend compte des centres d’intérêt, des loisirs, des promenades de son jeune auteur et de son ami Legambier. Ils explorent Bléville, Montivilliers, Leure où les cours du Jardin-école les initient à l’horticulture, mais aussi les falaises de la Hève, le tout sous la houlette de Gustave Lennier, conservateur du Muséum.

Une promenade d’Amandus Roessler Histoire de la vie d’A. F. Roessler, vol. I, 1859-1860, p 16-17 Le Havre, Bibliothèque municipale, Ms 710
Une promenade d’Amandus Roessler Histoire de la vie d’A. F. Roessler, vol. I, 1859-1860, p 16-17 Le Havre, Bibliothèque municipale, Ms 710

 

Ce journal constitue une mine de renseignements sur le Havre de la seconde moitié du XIXe siècle. Il se fait l’écho de baignades, spectacles, foires, notamment à travers la collecte de prospectus. Mais il livre aussi tout simplement les impressions d’un adolescent, partant à la découverte de sa ville et des environs.

Le journal n’est pas exempt de facéties dignes de l’âge de son auteur, comme cette sortie quasi flaubertienne sur le chapeau distinctif des épiciers à la retraite. Histoire de la vie d’A. F. Roessler, vol. I, 1860, p. 86 Le Havre, Bibliothèque municipale, Ms 711
Le journal n’est pas exempt de facéties dignes de l’âge de son auteur, comme cette sortie quasi flaubertienne sur le chapeau distinctif des épiciers à la retraite. Histoire de la vie d’A. F. Roessler, vol. I, 1860, p. 86 Le Havre, Bibliothèque municipale, Ms 711

 

Amandus rêve d’être archéologue et se plaît, avec son ami Alfred Legambier, à recueillir à l’occasion de ses promenades et de ses séances de travail à la bibliothèque municipale, une abondante documentation et des observations sur les vestiges présents dans la région, et notamment au Havre. Le lecteur de ce journal suit pas à pas les adolescents dans leurs explorations, à la recherche de vestiges anciens. On y trouve aussi des bâtiments souvent disparus aujourd’hui, comme la tour François Ier, qui marquait depuis le XVIe siècle l’entrée du port du Havre et dont Amandus documente la destruction.

Les nombreuses illustrations du journal d’Amandus Roessler témoignent du goût de leur jeune auteur pour les vestiges du passé. Histoire de la vie d’A. F. Roessler, vol. VII-XI, 1860, p. 86 Le Havre, Bibliothèque municipale, Ms 711
Les nombreuses illustrations du journal d’Amandus Roessler témoignent du goût de leur jeune auteur pour les vestiges du passé. Histoire de la vie d’A. F. Roessler, vol. VII-XI, 1860, p. 86 Le Havre, Bibliothèque municipale, Ms 711

 

L’actualité n’est pas oubliée : le 11 juillet 1859 Amandus écrit : « Aujourd’hui il s’est passé un fait politique important, l’empereur d’Autriche François-Joseph 1er, avec qui l’empereur de France Napoléon III était en guerre, ont fait [sic] un armistice et ont eu une entrevue ensemble ».

 

Le volume XIII est presque entièrement consacré à la collecte de prospectus divers dont la plupart concernent la foire du Havre. Histoire de la vie d’A. F. Roessler, vol. XIII, 1859, p. 86 Le Havre, Bibliothèque municipale, Ms 714
Le volume XIII est presque entièrement consacré à la collecte de prospectus divers dont la plupart concernent la foire du Havre. Histoire de la vie d’A. F. Roessler, vol. XIII, 1859, p. 86 Le Havre, Bibliothèque municipale, Ms 714

Il relate également ses voyages à Londres et à Berlin. Les volumes sont enrichis par nombre de petits trésors, croquis, correspondances, prospectus, programmes divers et documents collectés aujourd’hui particulièrement précieux.

Visite aux bains publics à l’occasion d’un voyage à Berlin. Histoire de la vie d’A. F. Roessler, vol. XI 1860, p. 34-35 Le Havre, Bibliothèque municipale, Ms 711
Visite aux bains publics à l’occasion d’un voyage à Berlin. Histoire de la vie d’A. F. Roessler, vol. XI 1860, p. 34-35, Le Havre, Bibliothèque municipale, Ms 711

 

Que sont-ils devenus ?

Les carnets témoignent clairement de la passion d'Amandus pour l’histoire et l’archéologie, goût qu’il partage avec son jeune frère Charles Gustave. Devenu adulte, il le confirmera en devenant membre de la Société française d’archéologie, puis membre correspondant de la Société havraise d’études diverses (1870) tandis qu’il réside à Hambourg (Altona) en 1872, ou à Londres (Wimbledon) de 1873 à 1878. La SHED compta aussi parmi ses membres actifs son frère Charles, demeuré au Havre, archéologue bien connu, auteur de plusieurs volumes sur les antiquités de la région.

Longtemps après avoir écrit, adolescent, l’histoire de sa vie, Amandus Roessler reprend son journal : dans le dernier tome, quelques pages écrites entre 1901 et 1910 reviennent sur son parcours de comptable au Havre, à Hambourg chez Hesse Newman & cie, à Londres entre 1873 et 1882, puis à Amsterdam. En 1904-1905, âgé de 60 ans, il est appelé à exercer ses talents dans le commerce avec Java, et à parfaire sa connaissance du hollandais. En 1906-1907, Amandus est en repos forcé, certainement dû à des ennuis de santé : il revient à Londres en 1910, mais on ignore tout de la fin de sa vie. Les dernières pages de son journal, qui évoquent donc sa vie professionnelle, font mention d’une autre série de carnets de notes commerciales, malheureusement perdus. Ses derniers mots, empreints de nostalgie, évoquent ses premières années : « Je suis heureux de revoir maintenant les livres utiles collection[n]és au Havre ».

La présence dans les collections de la Bibliothèque municipale des onze cahiers qui constituent l’Histoire de la vie de A. F. Roessler écrite par lui-même doit autant au hasard qu’à la vigilance de promeneurs anglais, qui les découvrirent durant l’été 1981 dans une poubelle londonienne. Après que ceux-ci en eurent signalé l’existence à l’association des Amis de la bibliothèque et à son conservateur, la Ville du Havre a pu en faire l’acquisition en 1983. Le parcours atypique de ce manuscrit et son contenu contribuent à en faire un des documents les plus attachants conservés par la Bibliothèque municipale.

 

Pour en savoir plus :

Pierrette Portron, Mireille Lépinay, Un Allemand se promène en Normandie, exposition, Le Havre, Biblbiothèque municipale, du 5 nov. au 6 déc. 1987, Le Havre, Bibliothèque municipale, 1987 (n° sécial de Papyrus).

Philippe Lejeune, Catherine Bogaert, Un Journal à soi, Paris, Textuel, 2003.

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